13 juillet. Le train dévale à grand bruit, traversant la France; direction : les Pyrénées.

J'ignore tout...

Dans ce lieu que je hais, dans ce lieu aseptisé, une odeur plane dans l'air. Une odeur inconnue pour moi... alors...

J'ignore tout...

Une chambre. Des machines. Des tuyaux. Et sur le lit : un homme. Toi !

Je ne sens plus mes jambes. Toi !

Je flotte. Toi !

Une chaise, là. Je m'assois. ça secoue mes tripes.

Les yeux fermés. La bouche ouverte. Tu dors. Plongé dans un sommeil provoqué. Un coma artificiel. Pour ne pas que tu souffres.

Des mots sortent de ma bouche. Et mes yeux voudraient se fermer mais ne peuvent pas. Car c'est bient toi... Là !

Alors, je pars. Je t'abandonne... là... Il n'y a aucun lieu où je pourrai me poser.

Je t'aime. Je t'aime.

27 juillet. Tandis que le train se fraie un chemin, j'essaie de ne penser à rien. L'horloge du monde continue sa route. Et moi j'étouffe. ça secoue mes tripes.

Comment vais-je te trouver ? Te retrouver ?

Ton état est "stationnaire". Rien ne change. Mes mains se modèlent à ta peau : la main droite... le  bras... le front... Tu sourcilles légèrement....

C'est la première fois que j'ose.

Tu dors... toujours.

Je sens couler mon sang. Tout à l'intérieur de moi. 

Tu dors... et moi, je vis. 

Je t'aime. Je t'aime.

Encore une fois... je pars. Je t'abandonne. Car il n'y a aucun leu où je pourrai me reposer.

Je téléphone chaque jour. Et chaque jour, ton état est "stationnaire".

S'acharne-t-on sur toi ? Y a-t-il un espoir ? Pourquoi te redonner la vie ? Ou un semblant de vie ? A quoi bon ? Même si tes yeux s'ouvrent, de toute façon... tu mourras. La réalité de ton monde, de notre monde ne peut s'effacer d'un coup de main. Oh... mes mains.... si impuisssantes!

17 août. Assise à cette place... dans ce train.... le paysage coule comme mes pensées. Soudain, j'ai peur.

J'ignore tout.... de ton réveil.

Une chambre. Des machines. Des tuyaux. Il y en a moins. C'est bon signe. Peut-être...

Je m'approche du lit. C'est moi ! Et toi, les yeux grands ouverts, tu ne réagis pas. Cependant ton regard croise le mien. 

Mes mains se moulent à ta peau. Et ton regard me trouble. Je ne le connais pas.... ce regard ! Ce n'est pas vraiment toi. Ou si. Ou... En fait, je ne le connais pas, ce regard.

Tes yeux sont verts. Je les croyais marron. Tes yeux sont intenses. Tu les fermes puis les ouvres comme pour te rassurer.

Oui, je suis bien là près de toi.

Est-ce ça ? ... La tendresse ?

Soudain, l'horloge du monde s'arrête... pour le meilleur. Le pire reste à venir... peut-être... Ce n'est que le début.

Je contacte une association. Deux bénévoles - un homme, une femme - te rendront visite à tour de rôle.

Moi ? Je suis... si loin...

Enfin, je peux déposer mes bagages. Et je pars le coeur moins lourd. Je ne t'abandonne plus.

Je t'aime. Je t'aime.

J'oublie.

Il y a les silences. Mon coeur se rythme au tien.

Il y a aussi... surtout... le choc post-opératoire. Je revis avec toi le moment où tu as ouvert les yeux; où tu as découvert ton corps meurtri; pourquoi ? Qu'est-ce qui t'arrive? Et mon impuissance à te rassurer... Car moi-même, je ne suis pas rassurée.

Je vois tes progrès. La force de vie qui est en toi; que tu déploies pour résister...

Malgré les hauts, il ya les bas. Baisse de moral. Et l'envie de mourir. Je suis tellement démunie autant que tu l'es. Et je vis intensément ma vie. Car l'horloge du monde ne fait aucun cadeau.

... 

Pour toi, mon cher Papa d'amour.

Le 29 aôut 2009

Source: Flickr

J'ai écrit ce texte en 2009, à l'époque de l'écriture des Mains coupées. Mon père était gravement malade. Je ne le savais pas. Lorsque j'ai su, il était dans le coma à la suite d'une opération chirurgicale. 

Je remercie chaleureusement les bénévoles d'une association dont j'ai oublié le nom. Ils ont fait un travail formidable ! Qu'ils en soient récompensés pour toujours.

Claire Roig